Camille et Paul Claudel

Inauguration du musée Camille et Paul Claudel à Villeneuve-sur-Fère, où nous étions invités…

C’était la demeure familiale (une robuste maison paysanne restaurée pour l’occasion), là où deux des plus grands génies du 20ème siècle connurent leur premiers jeux… Auparavant, Camille était née dans une maison voisine. J’eus aussi la chance de visiter la Hottée du diable, en compagnie d’un des descendants des Claudel. Un lieu fantasmagorique puisque planté de sortes de concrétions rocheuses (d’origines volcaniques?) et couvert d’un étrange mélange de sable et de terre noire (les restes d’une ancienne météorite?). C’est là où, adolescente, Camille Claudel fit ses premières sculptures, c’est probablement là où Paul se racontait des histoires préfigurant Tête d’or ou Le Repos du septième jour. 

Au musée, je tombe en arrêt sur une réplique en bronze de L’Implorante de Camille Claudel. Céline Bédéneau et moi-même ne pouvons retenir nos larmes. Bien sûr, il y a la tragique histoire qui se lit à travers cette oeuvre: L’Implorante est une partie d’un groupe appelé L’Age mûr. Une jeune femme supplie un couple vieilli qui lui tourne le dos. Paul Claudel écrira « cette jeune fille, c’est ma soeur! Implorante humiliée et nue, c’est ainsi qu’elle s’est représentée » (je cite de mémoire). Illustration impitoyable du désormais célèbre drame de Rodin, son amant, emporté loin d’elle par sa vieille maîtresse, Rose Beuret. Bien sûr, donc, il y a cette histoire… Mais il y a plus que cela… Il s’en dégage une émotion d’une force quasi-surnaturelle. c’est comme si Camille était encore vivante, qu’à travers cette terre montée, lubrifiée, torturée, qu’à travers la fonte de ce métal compact et lourd, elle criait. Un cri qui survivrait à la putréfaction du corps. Est-il possible qu’un tel cri puisse nous parvenir?

Les artistes sont les oracles de l’inexprimé. Ils sont reliés à d’autres dimensions.  Et Paul Claudel n’a pas un impact moindre sur nous. Je songe souvent à cette interview de Bérengère Dautun où cette dernière, s’écroulant dans un sanglot déclara à propos de Paul Claudel: « je ne sais pas si c’est Dieu ou le diable ». Les comédiens et metteurs en scène qui ont respecté sa respiration, les enjeux de ses pièces et le public qui a su se dépouiller de certains préjugés  (notamment celui d’une certaine aura mystico-amphigourique boursouflant sa prose), savent de quoi je parle.

Philippe Brigaud m’avait mis en scène dans Conversations dans le Loir-et-cher, au théâtre Silvia Montfort, en clôture du concours de tragédie (il avait y joué naguère la même pièce avec Silvia Montfort elle-même dans ce qui s’appelait alors le Carré Thorigny). Je retrouvais ensuite Claudel dans le très intelligent montage de correspondances, d’extraits de poésie et autres journaux intimes que fit Coralie Salonne pour La Séquestrée. Il y eut aussi une mémorable lecture d’une douzaine d’heures, une nuit complète, du Soulier de satin, supervisée par Alicia Roda,  (avec Jean-Pierre Bernard,  Jeanne Chereze, Rebecca Aïchouba, Karine Carpentier, Bernard Lefebvre, Romain Canet, Marie Hasse, Céline Bédéneau, Nicolas Luquin, Sylvestre Bourdeau, Jean-Luc Jeener, François Claudel lui-même et bien d’autres personnes…), au théâtre du Nord-Ouest, lieu où les utopies les plus folles prennent vie (des spectateurs étaient restés jusqu’au bout). A chaque fois, une sorte de miracle se produisait. J’étais d’une dimension supérieure, transcendé, enivré par une inexplicable force. Comme si Paul Claudel se réincarnait par ma bouche. C’est là la force des grands auteurs. J’espère retrouver cette magie de l’incarnation lors des prochaines représentations de L’Annonce faite à Marie qui auront lieu à Grestain (dans une très belle mise en scène de Céline Bédéneau).

Mais le mystère demeure… Au-delà de l’habileté, de l’intelligente répartition des masses et de leur contre-poids, de la connaissance de l’anatomie et du sens de la composition en somme… Au-delà de la technique même… Comment Camille, la répudiée, peut-elle se faire aussi présente, aussi vivante, aussi déchirante? Au-delà du mot juste, de la métaphore idéale, de la musicalité parfaite et du coup de théâtre admirablement amené, comment Paul peut-il nous transfigurer à ce point sur scène?

Camille a longtemps été ignorée, mais le cinéma et les nombreux spectacles qui lui furent consacrés (ainsi que le féminisme ambiant?) l’ont à présent rendue plus populaire que Paul… qui n’a pas moins de génie. Les gens jugent durement ce frère qui, parcourant la terre entière, ne rendit visite à sa soeur à l’asile de Montdevergues que de manière parcimonieuse. Il ne m’appartient pas de juger. Fort heureusement, l’art transcende tout. Camille et Paul, le frère et la soeur, le célébré et la réprouvée, sont à présent à égalité, réunis dans ce musée, très intelligemment pensé, sous l’oeil bienveillant de la famille Claudel.

« …Il y a un drame qui parle d’un frère et d’une soeur qui, après une longue séparation, se retrouvent. et voici qu’ils se reconnaissent. »

L’Annonce faite à Marie, les 3, 4 et 5 août dans l’ancienne abbaye de Grestain.

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