L’Annonce faite à Marie

L’Annonce faite à Marie (Paul Claudel)

Mise en scène: Céline Bédéneau

  • Aurélien Bédéneau: Pierre de Craon, l’apprenti
  • Coralie Salonne: Violaine
  • Muriel Adam: la mère (Elisabeth Vercors)
  • Philippe Ariotti (puis Pascal Martin Granelle): Anne Vercors
  • Béatrice Mandelbrot:  Mara
  • Alexandre de Pardaillhan: Jacques Hury
  • Daniel Desmars (puis Jérémy Harnay): un ouvrier
  • Joana Kojundzic: une ouvrière
  • Loreleï Schreder: une religieuse de Monsanvierge

 

Réflexions du metteur en scène

Introduction
Le petit village de Marcilhac (250 habitants) est enserré entre les falaises des Causses et camouflé sous une futaie dense. Nul ne soupçonnerait le joyau qu’il recèle: une abbaye du XIème siècle dont dépendait, à l’époque, Rocamadour. L’été, l’abbé Guillaume Soury-Lavergne y organise un festival afin de faire connaître ces splendides vestiges romans et d’en permettre la restauration. La Compagnie théâtrale Les Antonins y avait donné, l’an dernier, Port-Royal de Montherlant. Le public subjugué découvrait ces ruines à nouveau habitées, il assistait à la procession des sœurs, puis à leurs angoisses, à leur vie rythmée par les cloches et par les chants. Satisfaits de cette formidable aventure, nous avons, cette année encore, accepté l’invitation de l’abbé. Dans ce lieu chargé des ombres d’un passé médiéval, situé sur la route de Saint-Jacques de Compostelle, une pièce s’imposait d’elle-même: L’Annonce faite à Marie de Paul Claudel.

Décors et costumes
Le décor est là, grandiose et meurtri, comme l’est la famille d’Anne Vercors. Point n’est besoin d’ajouter meubles et accessoires, si ce n’est le strict nécessaire, et, bien sûr, pas de costumes modernes comme le revendiquent certains metteurs en scène: la pierre impose son diktat. Si nous avons travaillé sur le fond (ô combien!), nous ne pouvions négliger cet aspect extérieur, d’où le choix d’un camaïeu de beige, de marron, d’orange et d’un rose naïf (très Giotto) pour le fiancé (car c’est le Fiancé dans la première partie avant de devenir le maître de Combernon). Pas de costumes authentiquement historiques (ce n’est pas une reconstitution) mais des couleurs, des formes, une usure et une lourdeur des tissus qui peuvent évoquer d’anciens tableaux et rendre l’ambiance de ce mystère ainsi que le réalisme qui existe dans cette pièce. Le tout en parfaite harmonie avec la pierre. Violaine, devenue lépreuse, se confond avec le pilier auquel elle s’agrippe: «l’âme seule tient dans le corps péri.»

Thème de la pièce
Dans L’Annonce, il n’est question que d’amour: l’amour de Dieu, difficilement compatible avec l’amour charnel, mais auquel on doit cependant se soumettre sans se rebeller. Ce que fait Violaine qui n’a pourtant pas choisi d’être sainte, ce que ne comprend pas le jeune laboureur Jacques (« aux célestes le ciel, et la terre aux terrestres ») et ce que n’admet pas Mara, la tête dure de la famille. Pierre de Craon, qui a lui aussi un tempérament rebelle, finira par rejoindre Dieu grâce à son art. (C’est Claudel, l’artiste, qui parle par sa bouche.) La mère, dotée d’un bon sens paysan et d’une certaine sagesse due à l’âge, se soumet au destin, ou plus exactement à la volonté de son mari sans pour autant avoir compris l’enjeu et y avoir pleinement consenti. Elle mourra donc de l’absence de son compagnon parti sur le chemin de Compostelle. Seul, le père qui est le sage, le guide, à la fois chef de famille et maître de Combernon, prend, en toute conscience et sans hésitation, la décision de répondre à l’appel du Tout-Puissant.
Mais pour atteindre l’amour de Dieu il faut savoir renoncer, renoncer au bonheur. « Nous sommes trop heureux » affirme Anne Vercors. Violaine, la jeune fille pure et légère comme un papillon, renonce à l’amour de son fiancé et le père, à sa vie paisible et confortable auprès de sa chère épouse. Pierre de Craon, Jacques et Mara, eux, sont forcés de renoncer : il leur faudra subir de dures épreuves, et le sacrifice de Violaine, avant d’accepter l’abdication.
Beaucoup de départs dans L’Annonce car renoncer signifie aussi partir. Pierre de Craon s’en va à Reims édifier sa cathédrale, Violaine s’exile dans la grotte du Géyn, le père s’éloigne sur la route de Compostelle et la mère… sera rappelée à Dieu.

Personnages
Au vu de ce contenu, il appert que si L’Annonce peut être considérée comme une pièce mystique, ce n’est pas pour autant une pièce sur la sainteté. Les comédiens ne doivent pas s’y méprendre, leurrés qu’ils sont par l’écriture claudélienne. Les personnages ont les pieds ancrés dans la terre et sont plutôt d’un naturel pragmatique. Jacques Hury, l’amoureux promis à Violaine, ne ressemble pas au jeune premier traditionnel. C’est un laboureur qui connaît parfaitement son métier, aime la terre et y puise sa force tout comme Scarlett dans Autant en emporte le vent. (Comparaison peut-être irrévérencieuse mais qui a aidé le comédien à sortir des stéréotypes.) Bien qu’il soit très amoureux de sa fiancée, quand il découvre sur son corps les stigmates de la lèpre, il pense aussitôt à sauver les apparences et protéger la famille (il a la responsabilité de remplacer le père), d’autant que cette tache est celle de la honte (Violaine a embrassé le bâtisseur lépreux Pierre de Craon). Il ne comprend absolument pas l’amour spirituel que lui propose la jeune fille. Quant à Violaine, avant de devenir sainte malgré elle, elle a l’insouciance de son âge et la satisfaction de se savoir belle et aimée par tous, même si elle est jalousée par Mara. (« Ah, que ce monde est beau et que je suis heureuse! ») Difficulté pour la comédienne de trouver cette simplicité, cette légèreté, sans chercher à faire joli car piégée par la beauté du texte. Difficulté aussi de ne pas anticiper la suite en adoptant dès le début un ton grave et triste: Violaine va parcourir un long chemin de croix avant de devenir sainte.
Anne Vercors, quoique maître du domaine de Combernon et assujetti à aucun seigneur, est un paysan, de même que son épouse qui, elle, ne sait  pas écrire. Tous deux ont un langage simple (« A qui c’est qu’on va marier ça ? », « c’est-il que la France n’est plus assez bonne pour toi ? »), tout comme les paysans de Chevoche qui s’installent avec leurs victuailles sur la route qu’ils viennent de construire pour assister au passage du cortège royal.
Point de grandes figures mystiques: c’est au quotidien que Dieu est présent comme il l’était, d’ailleurs, dans cette société médiévale qui ne connaissait pas encore le partage de l’Eglise et de l’Etat. C’est Lui qui dicte la conduite de chacun. Le père a été appelé par un ange sonnant de la trompette mais c’est pour des raisons rationnelles et non mystiques qu’il décide de partir. En tant que citoyen responsable, maître d’un domaine, et observant une morale chrétienne, il ne peut ignorer « ces grandes bandes de pauvres qui arrivent de tous les côtés » et rester douillettement à l’écart alors que tous sont en marche pour sauver le royaume. Dieu est encore là lors de ses adieux solennels quand, en tant que Père, il partage une dernière fois le pain, embrasse sa femme et ses enfants et nomme Jacques Hury maître de Combernon et chef de famille. Ce personnage doit être interprété comme étant un homme simple, aimant et vertueux. Point n’est besoin de souligner son autorité par un ton dictatorial: elle doit émaner de sa seule présence et tout en lui doit inspirer le respect sans qu’il ne soit nécessaire d’élever la voix. Claudel le présente ainsi par le biais de la scène du fagot volé. A Marcilhac, le couple du père et de la mère a ému jusqu’aux larmes le public, notamment les plus jeunes.
Jacques, lui, trop jeune, trop impétueux, n’a pas encore atteint cette dimension. Il est, certes, conscient de ses devoirs mais sur un plan purement pratique. Quant à Mara, elle est trop engluée dans ses sentiments pour avoir une vision transcendante. Difficulté pour la comédienne de restituer cet état de souffrance sans faire de son personnage la méchante qui devient, d’ailleurs, criminelle
Pierre de Craon n’a pas le parler paysan, il ne vit pas «de plain-pied avec les autres hommes, toujours sous terre avec les fondations ou dans le ciel avec les cloches.» Parce qu’il est un créateur, il est avec Dieu mais il ne le sait pas et c’est le chemin vers cette conscience du caractère divin de son art qu’il va parcourir. (Même cheminement que Violaine _corrélation entre l’artiste et le saint_ mais le comédien n’a qu’une seule scène pour faire évoluer son personnage.) Comment ne pas penser au poète Claudel qui a eu la révélation ce soir de Noël 1886 près du pilier de Notre-Dame ? La cathédrale qu’érige Pierre de Craon sur cette terre de semailles et de labours nous évoque Notre-Dame de Chartres qui se dresse au-dessus de « l’océan des blés » et que Charles Péguy a célébré : « c’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté Vers un ciel de clémence et de sérénité.»
Sur une autre hauteur, au-dessus de Combernon, à Monsanvierge, des religieuses cloîtrées prient jour et nuit devant la lampe allumée. C’est le maître Anne Vercors qui a pour obligation de « nourrir l’huile ». Ce couvent est l’intermédiaire entre la terre et le ciel. Claudel ne fait que des allusions fugitives à Monsanvierge, l’évoquant par une métaphore peu compréhensible du public mais ce nom revient tout au long de l’Annonce, prononcé par Pierre de Craon, par le Père, par Mara, par Violaine et par Jacques. En tant que metteur en scène, je ne pouvais ignorer cet élément, sans pour autant l’introduire dans le jeu: j’ai suggéré Monsanvierge sur une hauteur, derrière des grilles au-delà de la nef. Les comédiens ressentaient cette présence tout en restant intensément en situation. Discret, quoique omniprésent, c’est ainsi que Dieu accompagne au quotidien la famille d’Anne Vercors. De comprendre ce rapport à la religion (qui a perduré jusqu’au début du XXème siècle) a permis aux acteurs d’intégrer leurs personnages avec plus de réalisme et d’oublier la légendaire aura mystico-emphatique de Claudel tout en respectant son écriture.

Conclusion
Malgré son titre, L’Annonce faite à Marie n’est pas une pièce religieuse avec des personnages en adoration, auréolés d’or et levant les yeux au ciel. Elle n’est pas à confondre avec ces productions sur Lourdes ou Sainte Thérèse ou autre saint. Le miracle, d’ailleurs, est suivi d’un crime horrible qui aurait davantage sa place à la rubrique des faits divers. Cette pièce n’est pas un joli bric-à-brac de clichés et de réponses toutes faites. Elle interroge, elle suggère la réflexion tout en nous envoûtant par sa poésie, son ambiance fantastique et sa naïveté, tout ce qu’elle a emprunté au mystère médiéval. Elle atteint au grandiose par son écriture et la force de ses personnages. Elle pourrait s’apparenter en cela à la tragédie grecque puisqu’elle donne ainsi un ton universel à des situations qui, si épouvantables soient-elles, relèvent, effectivement, du fait divers. Où jouer une telle œuvre afin de lui restituer son ampleur? Le cadre à la fois impressionnant et dépouillé de l’architecture romane de Marcilhac-sur-Célé nous a semblé, de façon évidente, l’écrin idéal. Les pierres en ruine magnifiaient la douleur de Violaine et de Mara.

Une autre lecture
Loin d’en épuiser le sens, nous avons découvert dans L’Annonce faite à Marie plusieurs strates de lecture, mystique, onirique, réaliste, d’où divers styles d’écriture, du lyrisme jusqu’au patois de la Champagne profonde. L’étude de ces strates nous a révélé, au-delà du drame de la famille d’Anne Vercors, une autre histoire, celle de Paul Claudel. Le décor, c’est celui de son Tardenois natal, entre Brie et Champagne crayeuse. On y reconnaît l’accent âpre de ses paysans. Cette terre austère, battue par les vents, a fertilisé l’imagination du futur poète. Le Géyn, où Violaine cache les stigmates de son péché, existe bel et bien, à côté de Villeneuve-sur-Fère. Une clairière hérissée de rochers immenses (d’où le nom « géyn », soit « géant ») aussi torturés que le corps de la jeune martyre. C’est ici que Camille, la sœur de Paul, non encore rongée par une autre lèpre, venait prélever la terre glaise. Et ce mystérieux couvent de Monsanvierge, situé sur une colline, n’évoque-t-il pas un autre lieu au nom semblable, également perché sur une hauteur ? L’asile de Mondevergues où fut enfermée Camille, elle aussi revêtue de blanc, isolée du reste du monde comme ces sœurs cloîtrées.
A quelques kilomètres, éloignée de ces terres de souffrance, Reims et sa cathédrale d’où viendra la paix et la rédemption du peuple de France ainsi que celle de Violaine et de Mara. La famille d’Anne Vercors se retrouve réunie autour de Violaine que le père a ramenée à la maison. Jacques n’est plus en colère, le père pardonne et Violaine meurt, apaisée. N’est-ce pas là le fol espoir fantasmé par Paul Claudel de voir ainsi les siens rassemblés dans la paix, avec Camille, sinon guérie, du moins reconnue et pardonnée?
Pour incarner leurs personnages, les comédiens ont eu sans cesse en tête la vie de Paul Claudel, sa conversion et sa foi. Ils se sont imprégnés des lieux de son enfance, ils ont imaginé les tensions entre ses deux sœurs (derrière Mara et un peu derrière Violaine, se profile l’ombre de Camille). Ils ont réfléchi à sa conception, philosophique, mystique, de l’art. Pierre de Craon et Violaine suivent le même chemin, ils dépassent leur douleur, l’un par l’art, l’autre par la foi. Ainsi, la souffrance de Camille n’aurait-elle pu être sublimée que par son art comme elle l’a été par la foi pour Violaine.
Grâce à cette lecture de la pièce (qui fut plus détaillée que dans ce compte-rendu), les comédiens ont pu en restituer le réalisme, l’authenticité, tout en respectant la diction, Et les spectateurs, même ceux qui avaient quelques à priori quant au drame claudélien, ont été fascinés, bouleversés… jusqu’aux larmes.

Céline Bédéneau

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